ciao, bello

une sorte d’hôtel de bord de route, en alsace

pas vraiment un motel, plutôt proche de la ville même. on peut y accéder en bus, en vélo – pas vraiment à pied. les trottoirs se terminent un peu avant, entre la boucherie kasher et la blanchisserie. après, le pas s’allonge, il n’est pas rare de voir des badauds sauter dans les herbes leur faisant gauche, pour éviter les camions et les voitures. en résumé : il fallait avoir envie d’y séjourner, dans cet hôtel.
à priori, on avait envie. et non, c’est faux, ce n’était pas l’alsace, l’alsace c’était avant, là il s’agissait de lille. j’avais passé toute une journée dans un train ultraclimatisé, mal aux jambes, la valise qui s’amusait à s’éventrer tous les dix mètres, fermeture éclaire cassée. on a fait des tours dans ce grand centre commercial pour se réchauffer un peu, à critiquer les échoppes, les acheteurs, les magasiniers. on a pris un bus, je ne l’ai pas payé. toi tu avais un abonnement pour les transports publics, forcément. je me suis débarbouillée chez toi, tout le corps courbé dans l’évier, j’ai laissé couler toutes sortes d’eaux, la tiède, la brûlante, la glacée, pour me réveiller par tous les moyens, sentir quelque chose de plus que mes courbatures. j’ai entendu la grande porte s’ouvrir et se claquer, un accent italien et deux fortes voix, et une minuscule, qui minaude. je suis invitée, je débarque de bien trop loin. tu m’as prévenue : elle parle italien, comme toi, ça vous fera plaisir de vous raconter des bricoles. ça nous a fait plaisir. la première grosse voix a parlé d’opéra. c’est ton père, il donne des cours et continue à chanter, courir les représentations. il est connu, tu me l’as montré sur internet une semaine auparavant. il a une page personnel sur une plateforme-encyclopédie.

je jongle entre l’italienne, ton père, toi (pour la forme) et ta jeune soeur. elle me fait les yeux doux, me tire la chemise jusqu’à sa chambre, me chante une chanson. son père, le votre, a les larmes aux yeux. l’italienne prépare du thé, je la rejoins très vite. elle me regarde et soupire, je soupire, on éclate de rire, elle me frotte l’épaule, le bras et me dit  »tu sais ». Lo so, certamente. je commence à me faire à leur idée. enfin : je les vois, je les entends, et je me plais là-dedans. je sens ta présence, ton impatience derrière moi. tu enfiles une chaussure, tu forces un sourire en notre direction. je demande timidement où est ma chambre, pour faire bonne façon, tout de même. la femme est ravie, elle ouvre la bouche, joint les mains, tu la coupes, directement :

–  tu sais, il y a le f1 à l’entrée, vers le Grand cinéma.
bien sûr, je ne sais pas.
la cadette fait la moue, elle répète mon prénom, me supplie presque, demande à ses parents pourquoi je ne reste pas, pourquoi je ne monte pas voir sa cabane, ses jeux, pourquoi. elle m’attend depuis noël, qu’elle murmure. je me souviens de noël, nous parlions. je voyais lille très loin, j’avais très peu de voix auxquelles m’accrocher. mais maintenant qu’elles sont là, que j’ai une écuelle, je ne veux pas partir, je mords dans les tissus, je grimace à mon tour, tu ne vois pas, tu mets ton autre chaussure.

l’alsace, ce n’était pas la même chose. nous avions marché, partout, j’avais acheté le petit déjeuner le premier matin, il y avait un marché sur la place pavée, une confiture délicieuse, du pain pour toi, des oeufs, des petites choses. j’avais amené une cargaison de livres, pour t’en parler, pour t’en offrir. nous avions trouvé une brasserie aux milles dorures, tu me charriais parce que je buvais du thé, tout le temps, parfois trois litres par jour, souvent le même. et toi, une tasse de café pour la journée, mais grande comme un bassin.

ça, c’était bien. mais ce soir, la marche est pénible, il fait trop noir pour sauter dans les herbes quand les voitures passent (herbes ou trou ? ravin ? monstres ? pieuvres ?) tu as plaisanté à propos du dîner, pour me faire sourire. moi, j’étais toujours là-bas, dans la salle à manger, je ne t’ai pas entendu, mais une fois ta phrase terminée j’ai rigolé, d’un rire perçant, totalement inadapté. tu t’es retourné et tu m’as dit que tu m’aimais.

première fois. moi, ma journée est triste mais tu ne sembles pas l’avoir remarqué. tu coupes chaque instant au couteau, tu ne termines rien, je ne me souviens pas des lieux car tu m’y enlèves. je regarde ta nuque, la chute de ton manteau, je te trouve beau. bien sûr, bien sûr que tu peux l’être. mais tout de même. moi j’ai encore besoin de ressentir, pour m’ancrer à quelque chose. je ne porte pas de montre durant le séjour, mes seules indications sont les douleurs, les rires, les mots doux, les silences, la voix de l’italienne. on enregistre nos noms à l’hôtel, on file dans la chambre. je nous sens déjà tellement établis, tellement ensemble. je tremble, enroule la couverture qui gratte autour de mes jambes.

tu me renverses, prends place sur mes cuisses. assis, tu inclines la tête à droite, comme tu fais pour m’attendrir parfois. je reste tendue, raide, j’ai froid, je t’ai dit. tu te couches entièrement, ta peau n’est pas plus chaude, couleuvre inégale. je pense très fort au dernier poète que j’ai lu, ce passage sur la mer et la nacre, ou la mer couleur de nacre, tout s’emmêle, l’idée de la nacre ne me réchauffe pas. nous faisons l’amour. je le résume en une phrase, car il n y a pas à ajouter de virgules là-dedans. pendant l’acte, je souris, parce que je sens quelque chose et enfin le voyage peut commencer.

– tu ne m’as pas répondu, hier.

je cherche dans ma tête tout ce à quoi je n’ai pas répondu hier. il y a eu quatre phrases sans réponse, je m’en souviens bien. je fais mine de ne pas savoir.

– enfin, peut-être que tu n’en as pas envie, enfin… oui ! enfin, que tu ne le partages pas, quoi.

je vois. j’ai dans la tête les paroles de mylène farmer.

Et je te rends ton amour
Redeviens les contours
Je te rends ton amour
C’est mon dernier recours
Je te rends ton amour
Au moins pour toujours
Redeviens les contours
La femme nue debout

– non, vraiment je ne vois pas, tu m’excuseras, je ne vois pas… il y a eu du vin à table hier, excellent d’ailleurs, ton père est vraiment un homme de goût, il semble tout réussir, et puis la fatigue après, enfin je n’ai pas oublié notre nuit hein ! ha ! mais, la question ?

– je t’ai dit que je t’aimais, après t’avoir raconté une blague. mais ça, pour ça, je ne plaisantais pas.

– mais ! tu te fiches de moi, dis ? bien sûr que j’ai entendu, j’ai gardé mon sourire (et mon silence) mais, j’en sais rien moi ! on parle de livres, c’est déjà très intime, c’est déjà beaucoup. tu sais, quand tu dis ça je me sens compressée, instrument à air, ou accordéon, je t’ai dit beaucoup de mots tendres en alsace, la première nuit. énormément, que ça même !

– il y a six mois, et puis quoi, tu peux les étendre tes mots ! tu pouvais m’en dire deux, cinq hier, trois aujourd’hui, tu vois la combine ! maintenant que moi je te le dis, noir sur blanc, et je te parle d’amour, tu me regardes avec de grands yeux et tu me sors le coup classique du trombone.

– je n’ai pas parlé de trombone vraiment tu exagères tu es toujours vulgaire. pas un mot pour rattraper l’autre ! bien sûr que moi aussi, je te suis où tu veux aller, et mieux encore, je propose des choses à faire, je rencontre ta famille, je parle en italien, non è abbastanza per te ? ce n’est pas assez pour toi ? je traduis, parce que tu n’es pas foutu de parler italien avec moi, toi. tu me refiles la compagne de ton père, je fais la conversation pendant deux heures avec tout le monde, une vraie équilibriste, un caméléon, et tu te tapes la tête contre les murs parce que je ne réponds pas tout de go à ton je t’aime ?

– ben quand même. tu vois, après dans la chambre on a parlé, beaucoup, tu avais la place pour dire d’autres choses, tu parlais vite et tu souriais, comme je te connais ! j’adore la figure que tu peux avoir d’ailleurs, quand tu es dans cet état.

– oh mais, je t’en prie. maintenant tu vas me dire que je suis jolie ? tu ne trouves pas que là, tout de suite, on parle trop ? on pourrait aller acheter des cahiers, faire du vélo, tu pourrais me faire découvrir lille, on pourrait trouver ta famille à l’extérieur, prendre le thé en terrasse, trouver un bateau à prendre, grimper dans quelque chose et fuir ! l’aventure !

forcément, quelqu’un toque à la porte. le concierge. on dit oui, oui, on s’affaire, on balance nos vêtements n’importe comment dans les sacs, j’embarque tes pantalons dans ma hâte, tu prends ma culotte, je ne me bats pas. je ne me bats plus.

dehors, la lumière est crue. je me sens foutue dehors de chez moi, je nous sens ivres et mous, maladroits, penauds. j’ai envie de rire, je mords très fort ma lèvre. c’est maintenant que je pourrais m’imaginer t’aimer, sans mot le long de la route, chassés d’un hôtel dans le nord de la france. mais je n’en démords pas. je ne lâche ni un mot ni ma lèvre, impassible au final, mais le pas se fait de plus en plus léger et joyeux et dansant. je balance ma valise dans les herbes mouillées. je t’embrasse le front. j’écarte ta valise, l’ouvre, fouille, trouve ma culotte, la met dans ma poche. tu me regardes halluciné, je repasse très vite en mémoire nos jolis souvenirs, je te dis des bêtises en italien, que tu ne comprends pas, parce que tu aurais pu apprendre et le parler avec moi, mais c’est une autre histoire, je baise ta main, tes poignets, j’enfonce l’un de tes doigts dans ma bouche, je te regarde un peu navrée. les bras libres, je me mets à courir dans une toute autre direction, comme une hystérique, je me souviens de la gare, flandre, un truc comme ça, je pars, je pars, je décide de te laisser entre l’hôtel et le grand cinéma, j’imagine tous les films que nous ne verrons pas, je repense au poète et à cette idiote de nacre, miroir immaculée aussi vierge et souillée à trous, lissée, en bijoux, je pense à la mer et au bateau qui au loin certainement siffle le départ, je pars et je t’oublierai quelques mois au moins.

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