je pense à tous ces oiseaux qui m’ont vu un jour me masturber, depuis la grande fenêtre

alors, on boutique quoi ? alors, dans quelle position aujourd’hui ? on commence à avoir la même gueule que le crépit, et surtout la bouche énorme, énorme de tout ce qu’on a à dire pour raconter son petit malheur, son ennui qui est mieux que celui de l’autre, à quel point on a été productif, à quel point même quand on a envie de rien faire on s’active, je muscle mes tendons, mes soléaires, je m’étire sur le balcon, je donne des noms aux ombres des plantes, invente des mythologies aux poussières, on s’échauffe tout bien dans notre confort et on soupire tellement fort que ça fait craquer le bois, les commodes qui tremblent de tant de présence tout d’un coup. elles disent aussi ‘foutez-moi la paix’ et on les regarde, ébaudis de redécouvrir des angles et des preuves creuses des heures, des saisons, ce qu’on ne trouve pas dehors quoi, il y a du givre sur les perce-neiges, paraît-il, on a envie d’hurler sur la personne qui l’avance. si-tu-l’as-vu-c’est-que-tu-es-dehors, mais la phrase fait rebond. la personne regarde juste à la fenêtre, l’herbe en bas. on trouve de quoi soupirer alors que d’autres manquent de souffle, à quelque part d’autres s’époumonent, je vois des cortèges de gens chaque jour qui prennent l’air comme si de rien n’était, assis depuis trois heures sur la même pelouse pelée, à lire mollement, je pense à mon grand oncle italien, qui souffrait d’Alzheimer. il m’appelait Gioia, (joie) pour la simple et bonne raison qu’il avait oublié mon prénom. un petit personnage aux joues larges de rire, avec les salopettes comme dans les bande-dessinées, un type qui bricole tout le temps, on apportait son déjeuner vers la caisse à outil, il avait un singe en peluche immonde, quasi démembré, le regard vide, il était posé sur le grand buffet du salon. il avait un corps en caoutchouc brun, tout vide dedans, on pouvait presser la paume et sentir la peau de l’autre côté. j’étais jalouse de tout cet air, des phalanges creuses.

il s’appelait Antonio, comme mon grand-père, comme l’un de ses frères, comme beaucoup de mes cousins en Italie, à Lecce, dont je me préoccupe ces temps. alors quoi? les jours se lèvent, totalement égaux, encore une opportunité de créer des STRUCTURES parce que nous sommes tels, ça assouplit nos traits, ça calme la digestion, ORGANISER, et tous les soirs se ressemblent : où est-ce qu’on avance. je pense qu’Antonio aurait trouvé quelques sagesses à placer là-dedans, ou il se serait enfermé dans une pièce, en grinçant de temps à autre: mancu li cani – manière de dire, en dialecte salentino, ‘au moins les chiens…’, eux – plus intelligents que les hommes.

plus les mots viennent et plus ils pourraient faire marche-arrière. je m’en veux d’être bavarde ou d’aligner dix mots dans la même journée, c’est vain, je n’ai pas le dialecte et les râles pleins, j’aimerais écouter à leurs murs, directement, y coller mon oreille, dormir plus paisiblement, savoir ce qui se passe là-bas, aider, ne pas parler, réunions tacites de petits intellectuels pénibles qui soufflent ensemble, leur vacarme bout la nuit, les meubles qui crient foutez-nous la paix, quel muscle engager? je ne suis pas au bon endroit aujourd’hui et demain non plus mais que faire? sai addù nasci e nù ssai addù mueri – tu sais où tu nais mais tu ne sais pas où tu meurs.

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