ce texte a été écrit à paris en mémoire de S

Laure ?

Quelqu’un demande. Je suis dans la petite salle de bain du bureau. Dans un autre pays. Je m’essuie les mains contre mon pantalon, à la hauteur de mes cuisses, et je sors, je dis oui. Je ne vois pas qui apostrophe. Je vois des fleurs sur pieds. Je vois de très jolies chaussures. Paris est une ville de livreur bien chaussés. Je ne prends pas le bouquet, je dis que oui c’est moi, et très vite Nine me rejoint, Thomas regarde de l’encolure de la porte (peut-être, ou était-il encore timide), tout s’arrête, il s’agit effectivement du jour de mon anniversaire. Je finis par découvrir le visage du livreur, je dis merci tout en me demandant combien de fois et dans quels contextes l’on m’appelle par mon prénom.

Elle, quand elle est excédée, elle me prénomme. Eux. Il y en a eu assez pour l’engluer, de voix doucereuses, d’amours sans fleurs. Automatiques, sous les draps. Sur les cartes, sur un peignoir ramené du nord de l’Italie, sur une tasse-bol-interrupteur magique qui fait disparaître les visages dans des vapeurs de thé, mon prénom à la fin des courriers officiels trop rares, mon prénom que je trouve si joli sur les autres mais que j’oublie sur moi, parfois. Et lui, celui qui se cache derrière le bouquet, le livreur et ses chaussures, lui dans un autre pays, qui se rappelle du jour, de mon prénom, au prénom italien, que je n’ai jamais vu en peignoir. Je pose les fleurs sur un meuble à droite. Nine m’apporte de l’eau, je veux me mouiller le front, les jours, elle dit non le bouquet, je mets le bouquet dans l’eau, puis sur le meuble à gauche. Je disparais dans la salle de bain, je ne sais pas si je pleure, un peu, j’ai le dessus des cuisses encore un peu humide, des auréoles bleu marines avant les genoux, je suis assise devant le petit lavabo et la boîte vide de chicorée. Je me mets à jubiler de porter un nombre double. Dieu que j’adore les chiffres doubles. Même à l’étranger, je garde mon prénom et deux numéros, je n’ai pas la même manière de parler, d’interroger, de me mouvoir, je n’ai pas mon étole violette, je n’ai pas compris le travail que je dois rendre en fin de journée, je n’ai pas assez bu, je ne sais pas si j’ai assez pleuré pour que ce soit socialement tolérable (mélange distance-amour-silences), je ne suis pas en face de Nine et de Thomas donc ils ne peuvent pas tolérer, ou non, je suis seule et j’ai le choix de me poser la question, ou non. Je sors de la salle de bain, je m’étire. Je continue de rédiger un argumentaire commercial, destiné à un diffuseur à l’attention du libraire, pour résumer un livre, avec des grands gestes, dans l’espoir de vider quelques cartons de sa voiture, et dans l’espoir de les vendre, et dans l’espoir d’apporter quelque chose aux gens, et dans l’espoir de se cultiver, et dans l’espoir d’en parler, etc. J’avais oublié à quel point c’était agréable d’être appelé par son prénom. Cette troublante sensation facile d’être entier, les deux pieds (chaussés ou non) dans le sol, là-bas ou ici.

À la fin de la journée, j’ai enjambé quelques églises puis Paris, jusqu’à l’appartement.  J’ai trouvé un vase, j’ai regardé la queue des fleurs s’effilocher, puis nager un peu en ballet d’haricots. Le soir-même je recevais une amie (celle qui m’appelle Laure, excédée), pour retourner à l’extérieur. Fuir un espace pour un autre, dans un autre espace, enchevêtrement de quadrillages transparents, cubes d’airs et de murs. En mangeant, j’ai dit, t’as vu les fleurs, c’est [insérer le prénom italien] qui a fait en sorte qu’elles soient livrées ce matin, oui je sortais de la salle de bain. Je n’avais pas envie d’écouter sa réponse, je repensais à la distance, au fait de pleurer ou pas, aux gens qui croient bon de boire de la chicorée. Une fois à nouveau présente, les pieds chaussés (le soir, dehors, tout de même), entière (parce qu’appelée, beaucoup de fois aujourd’hui), doublé (le nombre), doublée (la vue, peut-être), mais unique (combien de Laure dans ce restaurant ?), nous nous sommes mises à parler de tout et de rien. La conversation, ponctuée de vertiges mentaux que nous ne partagions sûrement pas, prenait des allures de truc hors-champ, avec des voix-échos, des sons-endormis… Comme je ne la voulais en aucun cas excédée, et qu’il s’agissait tout de même de mon anniversaire, j’ai très vite mis de l’ordre dans mon bazar intérieur, décidé que je ne pleurerais pas ce soir, qu’il fallait quitter encore une fois cet espace, que dehors nous serons anonymes dans la nuit, quelques pas sans églises, dans des ruelles sans balcons (donc sans fleurs), que nous serons des pastilles mouvantes dans Paris, dans le même air que celui de Nine et de Thomas, que nous serons les mêmes ailleurs sans prénom sans but avec l’unique chiffre double en tête, ça, l’anniversaire, truc-social qui invoque bouquet et fête, ça, dans la tête, dans les pas, ça uniquement.

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